Bien qu’exceptionnelle par son degré de réussite, la trajectoire personnelle de Drissa Nafon offre un magnifique résumé de la dynamique régionale. En 1982, dans la région de Daloa, Drissa Nafon était fils de planteur de café, aidant son père sans être rémunéré, et simple manœuvre « Abusa » (métayer) dans une autre plantation. En 2016, dans la région de Duékoué, il est à la tête d’une exploitation de plus de 150 hectares de plantations, avec bien sur des cacaoyers (65 ha) mais l’exploitation est déjà bien diversifiée, avec près de 100 ha d’hévéas, 15 ha de palmiers. Il est propriétaire d’un élevage de bœufs et bien sur le premier éleveur de poulet à Duékoué. Il a monté une coopérative, possède des camions pour livrer son caoutchouc aux usines de son choix. Il est élu meilleur planteur du département, rencontre le président Ouattara… Comment expliquer un tel succès ?
Son père était migrant d’origine malienne, venu travailler dans les chantiers forestiers en Côte d’Ivoire, passé chef de chantier dans la scierie de Guessabo, et planteur de café. L’avenir de Drissa est limité sur une petite plantation de café dont le prix décline par rapport à celui du cacao et se convertit progressivement en jachère envahie d’herbes. En 1987, son père l’informe de disponibilité de forêt à Duékoué. Drissa Nafon migre à Duékoué et acquiert une parcelle de forêt avec l’aide de son père et ses économies d’abusa. Il crée un campement, isolé dans la forêt dense, entouré de singes, défriche et plante les cacaoyers.
Vivant en permanence dans un campement isolé, il peut élever une centaine de poulets et pintades dans la cacaoyère, sans risque de vol. Sans attendre les revenus de la première plantation de cacao, c’est précisément la vente de ces volailles qui finance l’achat de la 2e parcelle, annonçant cet extraordinaire processus d’accumulation. La capacité à développer un élevage est un atout décisif pour accumuler sur la terre.
En 2003, il est le tout premier planteur de la région de Duékoué à tenter un petit élevage de poulets dans un bâtiment spécifique. A l’époque, il n’a pas d’idée sur la fiente et il en produit encore fort peu. L’objectif est la diversification des revenus. Néanmoins, à peine commence t-il l’élevage que la guerre de 2003 vient interrompre les importations d’aliments pour poulets. Il entend parler d’Ali Ouattara à Agnibilékrou, le plus grand éleveur en Côte d’Ivoire, qui fabrique les aliments. Du coup, il commence une activité de d’achat/vente de fiente de poulet. Dans ses plantations où il laisse divaguer quelques poulets, il remarque aussi une meilleure production des cacaoyers.
En 2005, Drissa Nafon applique 250 sacs « Boro » (Environ 70 kg de fiente) dans sa plus vieille plantation, créée en 1987, d’une superficie de 4,5 ha, en déclin. D’une production de 2500 kg, il affirme remonter l’année suivante à des seuils qu’il n’avait jamais atteints : 6300 kg de cacao marchand, passant donc d’un rendement de 578 kg/ha à 1400 kg/ha.
Ce qui est considéré ici comme revenu net ne prend pas en compte le travail, ni celui d’application de la fiente, ni les temps supplémentaires à allouer aux récoltes et post-récoltes. Il ne s’agit que du revenu brut diminué du coût de la fiente. Néanmoins, pour un investissement par hectare certes élevé, de 278.000 Fcfa/ha, Drissa Nafon double son revenu net, et obtient un gain net presque 3 fois supérieur au coût de l’engrais Sur cette plantation de 18 ans, les retours sur investissement en fiente de poulet sont donc quasiment certains, les risques très limités. Par ailleurs, même s’il commence à y complanter des hévéas, signe d’une conversion de culture prochaine, cette plantation de cacao de 1987 existe encore en 2016, grâce aux applications de fiente.
En revanche, les cacaoyers de son voisin immédiat, sans fiente, plantés au même moment sont tous morts. La fiente de poulet prolonge le cycle de vie de la cacaoyère et retarde la stratégie de remplacement progressif des vieux cacaoyers par des hévéas. Pour autant, cette possibilité d’améliorer la durée de vie et la production des cacaoyers par la fiente de poulet ne l’a en rien dissuadé de porter le plus gros effort sur l’hévéa. Au même moment, entre 2004 et 2006, avec les revenus du cacao et de l’élevage de poulets, il achète de dizaines d’hectares de veux caféiers aux autochtones et à quelques migrants.
Entre 2004 et 2009, il convertit plus de 30 ha de vieux caféiers en hévéas, et non en cacaoyers. Certes, le prix du caoutchouc s’envolait tandis que celui du cacao stagnait. La dynamique personnelle de Drissa Nafon illustre très bien la dynamique nationale, avec une Côte d’Ivoire perdant plus de 50% de son potentiel café, mais doublant sa production de cacao tous les 10 ans, et atteignant récemment le seuil de 300.000 tonnes de caoutchouc.
